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Matériovigilance n'est pas pharmacovigilance

L'erreur classique des groupes qui font à la fois du médicament et du dispositif : amender la procédure de pharmacovigilance pour « couvrir aussi les DM ». Ça ne marche pas, et ça se voit en dix minutes d'audit.

Lecture ~10 minutes · Mis à jour en août 2026

1. D'où vient la confusion

La situation est fréquente : un groupe pharmaceutique développe un dispositif médical — un logiciel de suivi de patients, un applicateur, un dispositif associé à un traitement. Ou l'inverse : un fabricant de dispositifs se rapproche d'un acteur du médicament.

Le service pharmacovigilance existe déjà. Il est structuré, il a des procédures, un QPPV désigné, des délais maîtrisés. La réaction naturelle est de dire : on a déjà la vigilance, on va juste ajouter un paragraphe pour les dispositifs.

C'est une erreur, et elle est visible immédiatement en audit — parce que la procédure amendée conserve la logique, le vocabulaire et les délais du médicament.

Ce ne sont pas deux déclinaisons d'une même obligation. Ce sont deux réglementations distinctes, qui ne partagent ni les définitions, ni les délais, ni les destinataires.

2. Ce qui diffère, point par point

PharmacovigilanceMatériovigilance
Texte de référenceDirective 2001/83/CE, règlement 726/2004, bonnes pratiques GVPMDR 2017/745, articles 87 à 92
Objet du signalementEffet indésirable — réaction nocive et non voulue à un médicamentIncident grave — dysfonctionnement ou altération des caractéristiques d'un dispositif
LogiqueLe produit agit sur l'organisme ; on surveille la réactionLe produit peut défaillir ; on surveille la défaillance et ses conséquences
Base de donnéesEudraVigilanceEUDAMED
Responsable désignéQPPV — personne qualifiée pour la pharmacovigilancePRRC — personne chargée de veiller au respect de la réglementation (art. 15)
Rapport périodiquePSUR au sens pharmaceutique, périodicité liée à l'AMMPSUR au sens MDR (art. 86) ou rapport de surveillance selon la classe
Notion propreSignal, gestion du risque bénéfice/risqueTendance (art. 88) et action corrective de sécurité (FSCA)

Le tableau montre l'essentiel : sur sept lignes, aucune n'est commune. Le seul point de contact est conceptuel — surveiller un produit après sa mise sur le marché.

3. Le piège des définitions

C'est le point où l'amendement d'une procédure existante échoue toujours.

En pharmacovigilance, on raisonne sur l'effet indésirable : une réaction nocive du patient à un produit qui, lui, a fonctionné comme prévu. Le médicament a été administré correctement ; le corps a réagi.

En matériovigilance, on raisonne sur l'incident : un dysfonctionnement, une altération des caractéristiques ou des performances, une inadéquation de l'étiquetage ou de la notice. Le point de départ n'est pas la réaction du patient, c'est le comportement du dispositif.

Conséquence pratique majeure : en matériovigilance, un incident est déclarable même si aucun patient n'a été blessé, dès lors qu'il aurait pu l'être. Un dispositif défaillant détecté avant utilisation, une alarme qui ne s'est pas déclenchée, un calcul faux repéré par l'utilisateur — tout cela entre dans le champ.

Une procédure de pharmacovigilance ne déclenche rien dans ces cas-là, parce qu'elle attend un effet sur le patient. C'est exactement le type de sous-déclaration qu'une autorité relève.

Un test simple

Prenez votre procédure de vigilance et cherchez le mot « dysfonctionnement ». S'il n'y figure pas, elle ne couvre pas la matériovigilance — quel que soit le nombre de paragraphes ajoutés sur les dispositifs médicaux.

4. Les délais, et pourquoi ils sont incompatibles

Le MDR fixe trois délais distincts, tous comptés à partir du moment où le fabricant a connaissance de l'événement :

SituationDélai
Menace grave pour la santé publiqueImmédiatement, et au plus tard 2 jours
Décès, ou dégradation grave et imprévue de l'état de santéAu plus tard 10 jours
Autre incident graveAu plus tard 15 jours

La pharmacovigilance travaille sur d'autres échelles — quinze jours pour les cas graves, quatre-vingt-dix pour les non graves. Une procédure calée sur ces rythmes ne détecte pas l'urgence à deux jours. Et deux jours, en pratique, c'est un circuit d'alerte, une astreinte et une capacité de décision, pas seulement une case dans un tableau.

Autre différence structurante : le point de départ. En matériovigilance, le délai court dès la prise de connaissance par n'importe quel salarié du fabricant — y compris un commercial informé par un client. Cela impose une chaîne de remontée interne que la pharmacovigilance, plus centralisée sur les professionnels de santé, n'organise pas de la même manière.

5. Ce que la pharmacovigilance n'a pas

Le rapport de tendance (article 88)

Le MDR impose de signaler toute augmentation statistiquement significative de la fréquence ou de la gravité d'incidents non graves, ou d'effets secondaires indésirables attendus, susceptible d'avoir un impact sur le rapport bénéfice/risque.

Cela suppose deux choses qu'une procédure de pharmacovigilance ne prévoit pas : définir à l'avance des seuils, et disposer d'un dispositif de suivi statistique capable de les détecter. C'est un travail de conception, pas d'exécution — et il est régulièrement absent des systèmes qui se croient couverts.

L'action corrective de sécurité (FSCA) et l'avis de sécurité (FSN)

Quand une action est nécessaire sur des dispositifs déjà distribués — rappel, modification, mise à jour logicielle, information des utilisateurs — le MDR encadre à la fois l'action (FSCA) et sa communication (FSN, field safety notice). Format, contenu, destinataires et notification aux autorités sont définis.

Un groupe pharmaceutique possède des procédures de rappel de lot, mais elles ne produisent ni FSCA ni FSN au sens du MDR, et ne prévoient pas la notification correspondante.

L'articulation avec le PMS

La vigilance n'est qu'une partie du système de surveillance après commercialisation exigé par les articles 83 à 86. Il faut un plan de PMS, une collecte active de données, et un rapport périodique dont la nature dépend de la classe : rapport de surveillance pour la classe I, PSUR au sens MDR pour les classes IIa et au-delà, avec des périodicités propres et une transmission à l'organisme notifié pour les classes supérieures.

6. Ce qu'il faut mettre en place

Une procédure dédiée, pas un amendement

Une SOP de matériovigilance distincte, avec son propre vocabulaire, ses propres délais et ses propres formulaires. Elle peut renvoyer à la procédure de pharmacovigilance pour les parties communes — remontée interne, archivage — mais elle doit exister en propre.

Une chaîne de remontée à deux jours

Qui reçoit l'information, qui qualifie, qui décide, qui déclare — et que se passe-t-il un vendredi soir. Le délai de deux jours est le vrai dimensionnant : il détermine l'astreinte et la délégation de décision.

Une grille de qualification écrite

Incident / incident grave / non déclarable, avec des exemples issus de votre produit. C'est le document qui évite que la décision dépende de la personne qui reçoit l'appel.

Des seuils de tendance définis à l'avance

Sur quels indicateurs, à partir de quel écart, sur quelle période. Défini une fois, revu périodiquement.

Des modèles de FSCA et de FSN prêts

Le jour où il en faut un, il n'y a pas le temps de le concevoir. Un modèle validé, avec la liste de diffusion, fait gagner des jours au pire moment.

Une PRRC identifiée, distincte du QPPV

Les qualifications exigées à l'article 15 ne sont pas celles du QPPV. Une même personne peut cumuler les deux rôles si elle satisfait les deux jeux d'exigences, mais ce cumul se documente — il ne se présume pas.

Avertissement

Les délais et obligations cités sont ceux du MDR 2017/745 pour les dispositifs médicaux. Les dispositifs de diagnostic in vitro relèvent de l'IVDR, avec des dispositions propres. Cet article ne constitue pas un avis juridique et ne remplace pas l'analyse de votre situation.

Votre vigilance couvre-t-elle vraiment les dispositifs ?

C'est un des écarts les plus fréquents chez les acteurs qui font à la fois du médicament et du dispositif — et un de ceux qui remontent le plus en audit.

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